« De chaque instant » de Nicolas Philibert, un portrait sensible d’étudiants en école d’infirmiers

Mis à jour le 21/11/2018 à 16H18, publié le 06/09/2018 à 17H58
à partir de la troisièmeGenre : Documentaire
« De chaque instant » de Nicolas Philibert, un portrait sensible d’étudiants en école d’infirmiers

"De chaque instant" de Nicolas Philibert. © Les films du losange

Sortie : 26 août 2018

 

Préparer un diplôme d’état d’infirmier, c’est l’aventure collective que vont mener les 270 élèves de l’institut de la Croix Saint-Simon de Montreuil. Pendant 3 ans, sous l’œil de Nicolas Philibert, ils se confrontent aux méandres du corps et de l’âme. Entre cours, travaux pratiques et stages, leur formation devient une véritable école de la vie, un éveil à la citoyenneté. 

 

Une vision humaniste du métier d’infirmier

 

Les mains. Ce sont sur elles que s’ouvre le documentaire de Nicolas Philibert. Dans la séquence d’introduction, les élèves infirmiers se savonnent méticuleusement sous un jet d’eau pour répéter le protocole d’hygiène. Nos mains et leur pouce préhenseur forgent notre condition d’homme en nous distinguant de l’animal. En focalisant sur ce geste dès le début du film, le réalisateur semble placer l’humanité au cœur de son discours. 
Bientôt, ce seront ces mêmes mains qui soignent, manipulent, touchent, soutiennent. Et communiquent aussi, quand les mots atteignent leur limite : comme cette étudiante qui a recours aux signes pour comprendre les patients gitans dont elle ne maîtrise pas la langue. 
Ces mêmes mains qui vont bientôt être couvertes d’un gant, stérile, mais dont les élèves en soins infirmiers devront apprendre à conserver l’âme, sensible malgré tout.

 

Dans cette formation, l’humain est toujours placé en première ligne et la technique, même nécessaire, reléguée au second plan. Comme le révèle avec humour cette élève qui ne parvient pas à trouver le pouls d’une de ses collègues quand elle s’exerce à prendre sa tension : « Je n’entends rien ! Elle n’a pas de cœur ! (Rires)....» La technique devient absurde si elle se résume à elle seule, sans se coupler à notre discernement. Les étudiants sont sans cesse rappelés à l’ordre s’ils délaissent l’homme au profit du mécanique. Ainsi, une tutrice recadre sans attendre son apprenti qui s’évertue à positionner les tuyaux d’une machine respiratoire dans une chambre d’hôpital : « Tu vas vite voir ta patiente. La machine, tu t’en occuperas après. »

 

Selon le réalisateur, la notion de formation elle-même est porteuse d’humanité.  Il explique : « Les situations d’apprentissage ont ceci de particulier qu’elles permettent de filmer les soubassements, de mettre en lumière ce que le temps et l’expérience finissent par rendre imperceptible (…) Voir les élèves tâtonner, se tromper, recommencer, les suivre dans leurs efforts nous les rend plus proches, plus humains : vont-ils y arriver ? Comment auraient-ils dû s’y prendre ? Et moi, serais-je capable d’en faire autant ? En somme, nous prenons fait et cause pour eux, nous pouvons nous identifier. »


Et l’identification opère. Entre les spectateurs et les élèves infirmiers d’abord. Entre les apprentis soignants et leurs patients aussi. Un cercle fermé où chacun est sur un pied d’égalité. Une séquence en devient l’illustration parfaite : celle filmée dans le jardin d’un hôpital psychiatrique. Ici, toutes les barrières tombent. Dans un long plan séquence, un élève infirmier et une patiente internée en service psychiatrie échangent côte à côte, assis sur un banc. La caméra s’est mise à leur hauteur. Ils sont au même niveau. Le reste de l’action se passe en hors-champ. Plus aucun signe extérieur ne les distingue l’un de l’autre. L’infirmier a fait tomber l’uniforme. La patiente, au début anonyme, finit par révéler son identité : « Vous voulez voir ma botte secrète ? Regardez ! » dit-elle, en interpellant furtivement le spectateur avec un regard caméra. Elle soulève son pull et l’inscription « 100% folle » s’affiche sur son tee-shirt. Pourtant démasquée, la différence hiérarchique entre patient et soignant n’opère plus. Seule l’humanité des personnages transpire dans cette séquence, au point de laisser place à des échanges auxquels même le spectateur peut s’identifier : (La patiente ) «  Le matin, il faut qu’on me pousse. Une fois que je suis levée ça va, mais pour me lever, c’est dramatique (…) » Et l’élève infirmier d’avouer : « Je ne connais pas mes classiques ! Vous avez plein de choses à m’apprendre ! (…) Moi j’étais pas très bon à l’école. J’étais pas méchant. Mais je ne travaillais pas. Et je faisais l’imbécile. »

 

Pour défendre son point de vue philanthrope, Nicolas Philibert pose constamment sa caméra à hauteur d’hommes. Au niveau des tables dans les salles de cours, mais aussi des lits à l’hôpital. Ainsi, les douleurs et les fragilités concernent mais ne heurtent pas. La juste distance est trouvée. Il n’y aura pas de gros plans sur les seringues remplies de sang, ni les plaies qui suintent. Un seul plan d’une cicatrice du genou est visible dans les 105 minutes du film. Les aiguilles sont bien là, mais elles restent enfermées dans des cadres larges où chaque spectateur se sent libre de laisser vagabonder son regard pour chercher plus de détails, ou non. Les plans sont longs et relèvent parfois du plan-séquence. Laissant place à un rythme lent, celui de la vie.
Les cadrages presque exclusivement fixes, font oublier la présence du dispositif filmique. L’action se déroule devant nous comme elle le ferait sans nous, sans virevolte de la caméra ou effets dramatiques insistants. Les plans de coupe sont rares, presque inexistants. Le vrai s’impose à nous dans sa réalité brute.

 

Tant d’humanité finit presque par animer le statique. Une séquence de respiration frappe. Nicolas Philibert filme quatre plans fixes de mannequins abandonnés dans une salle de cours vide, sombre. Les élèves ont déserté. Mais leur esprit semble encore hanter les lieux.  Si bien que ces poupées inanimées prennent un autre sens. Elles paraissent subitement vivantes, dotées d’une âme. Comme si les élèves, à force de bouche à bouche et de manipulations, leur avaient insufflé la vie.

 

Un hymne au collectif et à la diversité 

 

Dans son documentaire, Nicolas Philibert fait l’éloge du collectif. Le réalisateur n’a pas voulu de personnage central. Aucun élève en particulier ne prend le devant par rapport à l’autre. Il n’y a pas de sous-titrage pour présenter les étudiants, pas de noms énoncés. Les élèves restent anonymes. Ici, le groupe en lui-même devient le personnage principal. C’est principalement le montage qui défend ce point de vue. A plusieurs reprises, les élèves infirmiers sont filmés dans un cadre identique et les plans s’enchainent au moyen d’une coupe franche : le « cut ».  C’est le cas par exemple lorsque les élèves se forment à la prise de tension. Dans cette séquence, les gestes des trois apprentis sont montés en « cut », ce qui place chacun d’eux à égalité. La répétition des cadrages et des situations réfère le groupe. Les élèves sont pluriels même si les situations pratiques sont identiques et se reproduisent. C’est donc bien un portrait collectif que dresse Nicolas Philibert. 

 

Le spectateur lui-même intègre ce groupe. Dans sa démarche documentaire, le réalisateur explique : « Pour ma part, je filme à découvert, dans une présence affirmée au filmé (…) Je dis aux gens « Faites comme si j’étais là ! » Dans mes films, il peut donc y avoir des regards caméras. » « De chaque instant » ne fait pas exception à la règle. Lors d’un cours, un professeur explique qu’il ne faut pas retirer les objets contondants à un blessé. Les élèves sont postés en cercle autour de lui, et il balaye la foule du regard en s’arrêtant au passage sur la caméra. Interpellé directement par ce regard caméra, le spectateur semble faire partie de la scène au même titre que les étudiants. 

Si le groupe est célébré, c’est dans sa diversité. Au niveau du genre d’abord. Comme aime le rappeler Nicolas Philibert, la profession d’infirmier est avant tout féminine : « Chacun sait que dans la langue française, le masculin l’emporte sur le féminin. Le hic c’est que dans le milieu dont il est question ici, les hommes sont largement minoritaires. C’est pourquoi j’ai choisi de faire une entorse à la règle et de dire « elles » ou « les infirmières » quand bien même des hommes figurent dans l’ensemble. » Les garçons représentent seulement 12% des étudiants infirmiers. Mais ça ne les empêche pas de se prêter au jeu de rôle pendant les travaux pratiques, au risque de donner parfois lieu à des situations cocasses : lors d’un cours sur l’accouchement, un élève se porte volontaire pour revêtir un vagin en plastique. Quand l’enseignante se tourne pour parler à cette « femme enceinte », elle se reprend : « Elle est là, non, euh, il est là, … Il va falloir que je change mon vocabulaire ! » Une image forte qui renvoie par-delà elle au transgenre et témoigne de l’ouverture d’esprit et de la tolérance des soignants de demain.

 

Ce n’est pas un hasard si Nicolas Philibert a choisi de poser sa caméra dans cet institut de formation de Montreuil : « La grande mixité culturelle et sociale des élèves a joué. En ces temps de repli identitaire, il ne m’était pas indifférent de filmer une jeunesse prête à s’engager sur la voie d’un métier tourné vers les autres. »  Ici, la diversité s’affiche et se revendique. Elle fait partie du quotidien et devient même parfois un sujet d’humour. Ainsi, lors d’une mise en situation où deux élèves noirs interprètent un couple avec enfant, l’apprenti qui joue le rôle de l’infirmier lance en riant, face au baigneur blanc que porte le père : « Monsieur, je crois que votre femme vous a menti ! »

 

La diversité des étudiants fait écho à celle de leurs patients. Elle se révèle être un atout pour les stages à l’hôpital où les élèves se confrontent à une France métissée. Le code de déontologie des infirmiers énoncé dès le début du film nous le rappelle d’ailleurs : l’infirmier doit prodiguer la même qualité de soin à chaque patient, quel que soit son sexe, son âge, son origine, son orientation sexuelle ou religieuse etc… Ainsi, la diversité est valorisée comme une richesse à part entière. Lors de son entretien de retour de stage, une élève confie avoir été sollicitée par les médecins pour être traductrice en plus de ses fonctions d’infirmière. Elle qui parle Arabe, Anglais et Français fait tomber les barrières avec ses patients.

 

La parole au cœur du film

 

Dans « De chaque instant », la mise en scène est au service de la parole. Nicolas Philibert a pris le parti d’une bande sonore épurée pour mieux valoriser le discours. Aucun commentaire ni voix-off. Dès le premier plan, ce sont les bruits de l’eau qui nous enveloppent, omniprésents. « La bande son est volontairement dépouillée. Il n’y a quasiment que les sons directs, le grain des voix. Pas le moindre effet, aucun artifice. Formellement c’est un film très simple, sans fioritures. J’ai voulu qu’on se tienne au plus près de la parole. » explique le réalisateur. Les silences deviennent pénétrants et semblent remplir l’espace quand les salles de cours sont vides. Les plans extérieurs laissent entendre le souffle du vent et les feuilles qui frémissent dans les arbres. En contrepoint, les machines rugissent, les alarmes sonnent, les tuyaux  ronflent et les câbles s’entrechoquent dans les situations d’urgence. 


A l’exception du générique de fin, il n’y a aucune musique. Nicolas Philibert explique ce parti pris : « Je n’en souhaitais pas dans le film lui-même. Elle n’avait pas tellement sa place, au milieu des entretiens des élèves. Souvent, la musique vient appuyer le discours de façon trop facile. » La seule musique sera donc celle du générique de fin : « Don’t think twice. It’s all right » de Bob Dylan. Cette chanson s’est imposée au réalisateur au gré de ses écoutes. Il a découvert cette version récente pendant le tournage et elle est venue naturellement faire écho aux paroles des étudiants : «  J’ai voulu donner un peu de légèreté à la fin de mon film. Cette musique de Bob Dylan résonne après avoir entendu les étudiants parler de leurs fragilités et de leurs craintes avant de se lancer dans la vie professionnelle. Bob Dylan leur répond : « Tout va bien ! N’y pense pas trop, ça va aller ! »

 

Nicolas Philibert valorise également une parole poétique dans son film. Il utilise une strophe d’Yves Bonnefoy, poète du XXe siècle, pour structurer son documentaire. « De chaque instant » est chapitré en 3 parties : 1. « Que saisir sinon qui s’échappe » / 2. « Que voir sinon qui s’obscurcit » / 3. « Que désirer sinon qui meurt, Sinon qui parle et se déchire ? » Les œuvres du documentariste et de l’écrivain dialoguent ainsi entre elles. Le réalisateur confie : « Je n’avais pas en tête d’utiliser à tout prix les paroles d’un poète mais pendant le tournage j’ai lu ou relu le recueil « Du mouvement et de l’immobilité de Douve » et ces quatre vers m’ont interpellés. Ils résonnaient avec la démarche qui est la mienne : filmer sans toujours savoir ce qui va rester. Le cinéma documentaire se fait dans l’improvisation, il n’est pas beaucoup écrit à l’avance. Pour moi cela mettait le spectateur dans une atmosphère poétique et ce n’est pas grave si on n’a pas le temps de s’attarder sur ces vers quand on les lit à l’écran. Cette citation est un éloge à la fragilité de la vie et des choses. » Il n’y a plus de doute, dans les mains de ces futurs soignants, nos fragilités humaines sauront être préservées.

 

Laure Linot

 

Fiche du film


Genre : Documentaire. Réalisateur : Nicolas Philibert. Coproduction : France 3 cinéma, Archipel 35, Longride. Pays : France. Durée : 1h45. 


Pour aller plus loin

 

  • Les poèmes d’Yves Bonnefoy dans le recueil « Du mouvement et de l’immobilité de Douve » aux éditions Mercure de France, 1953.
  • Les articles de culturebox sur les anciens documentaires de Nicolas Philibert : « Nénette » (2012) et « La Maison de la radio » (2013).
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