« Un peuple et son roi » de Pierre Schœller, une fresque populaire sur la Révolution française

Mis à jour le 22/11/2018 à 10H54, publié le 20/09/2018 à 11H42
à partir de la secondeGenre : Historique
« Un peuple et son roi » de Pierre Schœller, une fresque populaire sur la Révolution française

© Jérôme Prébois

Sortie : le 26 septembre 2018

 

Sept ans de recherches et d’écriture ont été nécessaires à la naissance du dernier film de Pierre Schœller. Prévu pour être la première partie d’un diptyque, cet opus historique retrace les trois premières années de la Révolution française, de 1789 à 1793. « Un peuple et son roi » est un film mosaïque avec des personnages en reliefs. 

 

Une histoire en kaléidoscope

 

Dans « Un peuple et son roi », la grande Histoire se lit comme un puzzle dont chaque pièce participe à la composition du tout. D’abord, au niveau des personnages. Les protagonistes répondent à un schéma mosaïque. Le spectateur papillonne de l’un à l’autre, passant d’anonymes à des figures historiques. Pierre Schœller dresse en effet une galerie de portraits éclectiques. « Fiction, détails historiques, faits intimes. Tout est entremêlé, tout dialogue », confie-il. Le peuple est traité dans sa diversité. Il n’est pas un. Il est multiple. Des professions variées sont brossées. Ainsi, lors de la première séquence chez l’Oncle, se retrouvent côte à côte plusieurs petits groupes : un cuisinier racontant l’anecdote de son affrontement avec le gouverneur, une enfant jouant avec la poudre, quelques lavandières, le maître verrier et son épouse, un bébé avec une cocarde tricolore dans la main etc… Les discussions vont bon train et la caméra voltige d’un  attroupement à l’autre. Autour du feu, on s’embrasse, on parle politique, on chante, on débat. Les personnages foisonnent et grouillent comme le Paris de l’époque. De cette fresque de personnage naîtra pourtant UN Peuple. Pierre Schœller explique : « Au début, je mets en scène des individus appartenant à des groupes : familles, corporations, quartiers… Mais à mesure que le film progresse, ces individus deviennent autre chose. Ils rejoignent un collectif qui les dépasse et qui s’appelle le peuple. » 


L’histoire aussi répond à une structure en kaléidoscope. Découpé en chapitres chronologiques, le récit d’ « Un peuple et son roi » semble éclaté. En effet, une succession de séquences courtes se juxtaposent à la façon d’un patchwork. Un montage « cut » fait passer le spectateur d’une scène historique à un épisode intime, de l’intérieur d’un décor à un paysage extérieur, d’une action de jour à un évènement nocturne. Aucune introduction n’est faite avant d’entrer dans une scène ou dans un lieu. Parfois seulement, un titre ou une voix-off viennent préciser le contexte d’une séquence pour mettre un peu de liant, comme lors de la fusillade du champ-de-mars : « On se promenait, on était bien, quand on a vu le drapeau rouge de la loi martiale. » Le spectateur prend sans cesse en cours des actions en train de se dérouler : il découvre par exemple les femmes au milieu du chemin lors de la marche sur Versailles. Les faits, morcelés, se succèdent et finissent par s’emboîter. Le réalisateur défend ce parti-pris : « Le film chemine d’un personnage à l’autre, d’un moment politique à un moment intime, d’une phase de calme à une brusque accélération (…) Et cette liberté permet de mettre en lumière des destins simples, le destin de gens ordinaires qui s’extraient de l’anonymat pour participer à l’événement puis qui retournent dans l’ombre quand l’événement s’en va ailleurs. » Avec cette écriture en assemblage, Pierre Schœller donne l’impression d’intégrer le fracas de la Révolution au cœur de sa narration.

 

Le roi, une icône charnelle


Dès le titre, « Un peuple et son roi » affiche son point de vue : c’est le peuple qui sera au centre de l’histoire. En utilisant la conjonction de coordination « et »,  il place sur le même plan d’égalité les citoyens et le monarque. En qualifiant le roi par l’utilisation du possessif « son », Pierre Schœller suggère que le souverain n’existe qu’à travers ses gens de peu. Leur relation sera emprunte d’un lien fort jusqu’à sa chute. L’ouverture du film confirme ce parti pris. La première séquence relate le lavage des pieds des enfants pauvres par Louis XVI : le peuple et la royauté se retrouvent donc intimement liés dès les prémisses de la narration. L’un indissociable de l’autre. Le souverain tient un rôle particulier dans le film de Pierre Schœller : « C’est l’autre figure du titre », déclare le réalisateur. « Je voulais un Louis XVI qui sorte de la figure convenue du monarque victime, dépassé par les événements, bref, un Louis XVI sacrificiel et finalement dégagé de ses responsabilités… Louis XVI était polyglotte, c’était un esprit curieux, rationnel, précis, lucide. La question avec lui, c’est sa foi inébranlable qu’il est le dépositaire du bonheur de son peuple. »

 

La figure du monarque va progressivement s’imposer comme un être complexe, doué de sensibilité. Tout au long du récit, ce personnage se transforme et devient plus humain. Au premier abord, Louis XVI surgit dans la splendeur de son rang et dans sa filiation à Dieu. En effet, la première fois qu’il apparait aux yeux du spectateur, c’est dans le cadre faste d’une cérémonie religieuse. « Le jeudi Saint, le roi lavait les pieds des enfants pauvres », précise un titre. Le roi officie dans une salle de Versailles, filmé en plans fixes : la rigidité du lieu et le poids du décor renvoient à la droiture et à la froideur du statut. Le monarque se fond alors dans le lustre de ses fonctions, déshumanisé. Louis XVI est filmé par un gros plan sur ses mains. Ce n’est donc pas son visage que l’on découvre en premier. Ce focus sur les mains, symbole du pouvoir, présente le monarque dans sa filiation divine. Mais la voix d’un enfant vient subitement rompre la musique et la solennité du rituel : « Bientôt, j’aurais des sabots », affirme-t-il. Cette sentence est prémonitoire, puisque bientôt, le peuple tout entier prendra la parole pour faire entendre ses droits, faisant tomber les privilèges. Dès lors, la figure du monarque ne va cesser de s’ébranler à chaque apparition : lorsque le roi signe la Constitution par exemple. A cet instant, la rigidité de sa carrure est toujours forte, mais son humanité perce. En effet, le souverain, filmé en plan séquence fixe, semble s’être transformé en une statue de cire, absolument immobile. Eclairé à la lueur d’une bougie, il est encerclé par des volutes de fumée. Ce plan nébuleux paraît totalement onirique. Seul le grattement de la plume du roi entaille le silence. Ce brouillard annonce une période trouble que va connaître le roi. L’impassibilité du personnage se fend, malgré tout, et une larme coule sur son visage. Le souverain est capable de s’émouvoir. Il laisse échapper un brin de sensibilité. Cette humanité s’accentue avec le cauchemar que Louis XVI va faire ensuite. Une faucille, telle un « Deus ex machina », bascule au-dessus de la tête du roi sur la scène d’un théâtre chimérique. Les ancêtres et les Dieux eux-mêmes semblent vouloir retirer le pouvoir céleste du monarque. Un individu capable de rêver, sujet au doute et à la peur, est forcément humain. Là encore, la séquence sera prémonitoire de sa chute. Puis le roi se montre dans des positions triviales, normalement réservées aux simples gens du peuple : lors de la fuite à Varennes par exemple, il se tient debout à côté de son fils qui urine. Le prestige de ses fonctions se consume peu à peu. Malgré tout, son emprise sur le peuple exerce toujours. Ainsi lorsqu’il pose la main sur la tête de Basile avant de remonter dans son carrosse, l’emploi d’une musique emphatique et d’un faux raccord renforce le côté fantasmagorique de la scène. Mais les dentelles ont disparues de l’habit du roi. Petit à petit, le faste continue de s’estomper. 

 

Jusqu’à sa chute, la fascination du peuple pour son souverain s’exerce. Les rapports entre les deux alternent entre répulsion et fascination. Lorsque le roi monte sur l’échafaud, le bourreau prévient : « Attention, ça glisse ! » Cette phrase, réelle, indique le respect tenace pour la fonction. Mais de roi, Louis XVI va basculer en quelques secondes à un homme de chair et d’os : « Il est gros ! Il est grand ! » s’exclame la foule. Rabaissé à un statut de simple mortel, le monarque est déjà mort : « Où est mon peuple ? Mon bon peuple ? » supplique-t-il. Sans son peuple, il n’est plus. Avant de lui couper la tête, on va lui couper la parole. « Taisez-vous ! » assigne le bourreau. Alors que le guillotineur est filmé en forte contre-plongée, le corps inerte du roi et le panier qui recueille sa tête sont à l’inverse filmés en très forte plongée de 180 degrés, marquant la fin définitive de l’étoffe du monarque. Cette dépouille est littéralement écrasée par l’angle de la caméra, coupant toute perspective par un aplat. Un renversement de situation vertigineux. Pierre Schœller confie l’avenir dans les mains de personnages symboliques forts.

 

L’Oncle, le passeur de lumière 


Parmi les protagonistes, l’un devient emblématique : le souffleur de verre, dit l’Oncle. Dans ce rôle, Olivier Gourmet incarne plus qu’un simple maître verrier. Il semble interpréter un artisan de la citoyenneté. En effet, sous ses mains, la boule de verre s’érige en allégorie. Formée par un souffle, elle reflète ce peuple à qui on insuffle un vent d’espoir et de liberté. Façonnée par la chaleur du four, elle représente cette Nation qui se tourne progressivement vers la lumière. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Pierre Schœller campe ce métier d’art. Pour lui, la profession de souffleur de verre « est un jeu de correspondance avec la philosophie des Lumières, la transparence, l’harmonie, la force des énergies premières. » Le personnage de l’Oncle illustre donc l’éveil des consciences. Cette métaphore sera filée tout au long du film. Le peuple en entier est à l’image de cette pâte de verre en fusion : une matière brute qui tend à devenir un flambeau, une force ardente. Dès le début d’ « Un peuple et son roi », le premier titre « 14 juillet 1789 : un parfum de liberté » s’affiche sur l’image de la canne du souffleur et de sa matière incandescente. Avec le recours au très gros plan, l’homologie entre la pâte de verre et le soleil est sidérante. De la couleur jaune aux flammèches ardentes jusqu’à la forme de cette sphère flamboyante, tout fait écho à l’astre. C’est à s’y méprendre. Sous les mains expertes de l’Oncle et de son apprenti Basile, cette pâte de verre se façonne comme les esprits révolutionnaires s’éclairent. Pour appuyer cette mise en scène, Pierre Schœller utilise un montage alterné à la fin du film. En effet, deux séquences sont montées en miroir et se répondent l’une à l’autre : il s’agit de la formation professionnelle de Basile par l’Oncle et du vote finale des députés. L’utilisation d’un montage alterné renforce le parallèle fait entre le processus de création et l’émergence d’une conscience politique. Cela donne lieu à des répliques pouvant se lire à double sens, face à cette révolution en train de se construire : « Pour avoir quelque chose de solide, il faut du temps et la douceur du geste » dit l’Oncle. Puis il s’extasie devant la création de son aspirant Basile : « Elle est parfaite ! » Une sphère certes idéale, mais toujours fragile, à l’image de ces avancées politiques qu’il faudra sans cesse préserver et défendre. Car le verre, aussi pur et lumineux soit-il, reste un matériau vulnérable.


Pour renforcer l’aspect solaire du personnage, c’est également sur l’Oncle que perce le premier rayon de lumière du film. « C’est la première fois que je vois le soleil dans cette rue ! », s’extasie le souffleur de verre quand les hommes font tomber les premières pierres de la Bastille. Dans cette séquence, le spectateur découvre l’impact de la lueur du jour sur le visage de l’Oncle, filmé de face. Il devient donc un vecteur de lumière dans ce décor obscur. Cet éclairage est naturel, comme dans la majorité du film. Pierre Schœller explique : « Le défi était simple : no electricity ! (…) flambeaux, torches, bougies, lanternes, lueur de la cheminée ou lueur du four du verrier. Les sources sont dans le champ et très souvent manipulées par les acteurs et figurants. Cela donne cette lumière si singulière, une lumière vivante comme les flammes, animée. Elle n’arrête pas de vibrer, de bouger sur les visages et les décors. Une lumière réactive comme un animal rebelle. » Une lumière mouvante à l’instar de ce peuple révolté, en constante mutation. Propriétaire du four qui ne s’éteint jamais, l’Oncle devient le gardien de la lumière et le garant du feu révolutionnaire.

L’atelier de l’Oncle tout entier apparaît comme une succursale de la Révolution. C’est ici, en huis clos, que les débats se font, que les gens du peuple se rencontrent. Sans être pour autant coupée du monde extérieur, la grande Histoire s’invite souvent dans l’intimité de l’atelier par le biais du hors champ, comme lorsque les tirs retentissent pendant la première séquence nocturne au coin du feu. Pour le réalisateur, « l’atelier du verrier concentre toutes les émotions, toute la diversité d’une vie sous la Révolution. » Et l’historienne Sophie Wahnich d’ajouter : « Quand Pierre Schœller choisit de mettre un atelier de verrerie au cœur de son récit, ce n’est pas anodin.  La fabrique du verre appelle la fragilité et la solidité, la fusion, le feu, le danger… Autant de choses qui habitent la Révolution française et trouvent là une forme métaphorique. » Hors des murs également, l’atelier du verrier poursuit son influence. De façon indirecte, il semble accompagner certains moments charnières de l’histoire. En effet, une musique cristalline, dissonante, est utilisée à divers endroits du film lorsque qu’une transformation s’annonce. Cette mélodie qui s’assimile à des tintements de verre fait un écho direct à la profession de l’Oncle. Comme si la Révolution portait également en son cœur cette matière vivante en constante évolution.


Françoise, l’avenir d’une Nation


L’atelier de l’Oncle révèle également des personnages féminins engagés. Autour du feu, les femmes participent activement aux débats et parlent sans far. Parmi elles, une se détache : Françoise. Cette lavandière n’a pas sa langue dans sa poche et n’hésite pas à pointer les injustices faites à son genre, comme l’illustrent quelques-unes de ses répliques : (S’adressant à un homme) « Quoi, tête creuse ! On y était à La Bastille, elle n’est pas tombée toute seule ! » / « Les comédiens, les juifs, ont des droits de vote. Et moi, je suis trop femme pour voter ? » Françoise milite par le verbe, qu’il soit scandé ou chanté. Dans l’atelier du verrier, elle fredonne a capella : « Après l’épée le feu viendra ». Le chant devenu un message politique tient une large place dans le film de Pierre Schœller. Pour l’historienne Sophie Wahnich, cette vision de la femme militante est rare : « Les femmes ont été très largement oubliées de la Révolution française. Ou caricaturées. Ce qui n’est pas le cas dans « Un peuple et son roi ». Pierre Schœller renverse l’image des « poissardes », des furies révolutionnaires. Il nous présente des femmes qui sont des actrices politiques. Et l’on apprend alors que leur désir de transformation de la société n’était pas furieux. Il était puissant. » Le réalisateur a en effet voulu redonner un rôle central à ces protagonistes en jupons. Pour lui, « c’est un fait historique : les femmes de la Révolution étaient bien présentes à tous les moments clés, dès 1789, dès les cahiers de doléance. Mais elles ont été progressivement exclues de l’histoire révolutionnaire. C’est très frappant au moment des débats sur la citoyenneté : la citoyenneté est accordé aux comédiens, ce qui à l’époque est une avancée majeure, mais pas aux femmes ! » Faisant de Françoise son porte-parole, Pierre Schœller replace les femmes au centre de l’action.


Les événements extérieurs vont servir de révélateurs intérieurs à la jeune femme. Au fur et à mesure du film, elle s’impose et se radicalise. Elle quitte progressivement le carcan de sa coiffe de lavandière et lâche ses cheveux au vent dans les séquences finales, comme un symbole de liberté. Sur un plan politique, l’engagement de la lavandière s’affirme tout au long de l’histoire. Elle est très courageuse. L’aplomb de Françoise impressionne pendant l’interrogatoire mené par Lafayette : - (Lafayette) « Tu t’es rendue au champ-de-mars ? » - (Françoise) « Oui, comme d’autres. On est venus sans armes (…) J’ai signé pour la liberté ou la mort. Je ne suis pas de celles qui savent lire (…) Tu as tué ma sœur Margaux. J’irai cracher sur ta tombe. » Lorsqu’elle répond à Basile, inquiet de la perdre pendant les combats, la réplique de Françoise est également sans appel : « Moi je ne veux pas perdre ma vie à la gagner ! » Sur le plan personnel aussi, Françoise s’affirme. Elle prend les devants, même avec les hommes. C’est donc elle qui prend la main de Basile et fait le premier pas : (Basile) - « Tu me prends la main, tu rigoles ? » (Françoise) - « Moi il y a belle lurette que je ne rigole plus avec les hommes ! » Puis la belle lavandière de chanter : « J’en connais une qui vient prendre la Bastille, qui veut prendre le Basile… »


Au-delà de sa condition de femme, Françoise incarne la Nation. Par son prénom d’abord : « Françoise » renvoie à « France ». Sur l’affiche du film, ensuite. Elle semble renvoyer à la figure de Marianne, rappelant par sa composition le tableau « La liberté » de E. Delacroix. En effet, la lavandière y est représentée courant de face au premier plan, sur un fond de scène de bataille. Un drapeau tricolore se détache nettement à ses côtés. Enfin, quand Françoise accouche de son bébé conçu avec Basile, un parallèle est fait avec la naissance de la Constitution. « Crie ma fille, libère-toi, lâche ! » rappelle l’épouse du souffleur de verre qui sert de sage-femme. Pour conquérir ses droits, il faut libérer la parole et exprimer ses opinions. Avec l’arrivée de la fille de Françoise, l’avenir de la France semble assuré. Le film se clôt sur le plan moyen du nouveau-né au nom plus que prometteur : Marie Pique Egalité. Sans nul doute, une future femme engagée.

 

Laure Linot


Fiche du film


Genre : Film historique. Réalisateur : Pierre Schoeller. Distribution : Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet, Louis Garrel, Laurent Lafitte. Pays : France. Durée : 2h01.


Pour aller plus loin

 

Votre avis